Textes

Interview L.O.S.

(…)

Albertine Trichon : Je savais plus quoi dire. Ou comment le dire.

L’Observatoire Souterrain : Et tu vois des silos, et tu es fascinée par la manière dont ils se nourrissent de la lumière…

Albertine Trichon : Voilà. Rien, en fait, il n’y avait rien…

L. O. S. : N’importe qui ayant un peu l’habitude de passer du temps seul dans la nature apprend à ressentir cette joie de voir des choses se produire, et parfois des choses qui ne relèvent pas d’un mouvement apparent phénoménal, mais tu sens que quelque chose a lieu. C’est évident quand tu regardes la mer, le déferlement des rouleaux, un vent violent sur une forêt, et je comprends très bien que tu puisses ressentir la même impression en regardant une ombre jetée sur un silo, même si elle ne bouge pas très vite, même si l’intensité de la lumière ne varie pas très vite. Et je comprends aussi que le travail du soleil sur toi…

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Albertine Trichon : C’était aussi sur moi, parce que ça me mettait vraiment en joie… Voir le soleil me met en joie.

L. O. S. : Il se passe quelque chose à la fois sur le silo, en toi, et sur la toile.

Albertine Trichon : Voilà, c’est un peu bête…

L. O. S. : Non, il y a un côté un peu chamanique, sorcier ou sourcier. Tu cherches d’où ça vient. Il y a un côté un peu faiseuse de fétiches, comme disait Picasso: « Il faut donner forme aux esprits. Il faut faire des fétiches pour devenir indépendant. » Picasso était réputé être très superstitieux. Alors que je pense que c’était surtout un type ultrasensible à la fois aux phénomènes physiques et aux petites méchancetés, aux petites malédictions qui se perpétuent dans le langage sans qu’on y prenne toujours garde et qui atteignent notre rapport au réel. Et il disait ça, que peindre ou sculpter, c’était aussi une manière de se protéger contre des malédictions, contre ces petites pensées sans cesse répétées qui nous séparent de ce que Rimbaud appelle « les influx de vigueur et de tendresse réelle ». Et ça a plus à voir avec la « pensée sauvage » de Lévi-Strauss qu’avec la « pensée magique », le « syndrome de Peter Pan » ou la superstition… Et c’est là qu’on se demande quand même ce que vient faire… le bâtiment de la BNP Paribas dans tout ça ?! [Rires]

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Albertine Trichon : Mais à l’époque ce n’était pas encore ce qu’elle est devenue !

L. O. S. : Mais tu as mis le titre de ce tableau en 2010, donc après la crise financière et…

Albertine Trichon : Non mais tu sais que moi et les titres… Mais je trouvais ça drôle de mêler les opposés les plus extrêmes…

L. O. S. : Il faut te méfier quand même parce qu’un observateur un peu inquiet pourrait avoir l’impression que tu as cessé de coder de simples jardins publics et que tu commences à t’intéresser à des messages plus ouvertement politiques… Il y a un message politique dans ta peinture ?

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Albertine Trichon : Jamais. [Rires] Non.

L. O. S. : Jamais, jamais ?

Albertine Trichon : Politique dans un autre sens…

L. O. S. : Ah ! Dans quel sens ?

Albertine Trichon : Non, non, non… [Rires] C’est trop bateau, quoi !

L. O. S. : Le mystère plane… Ce n’est pas pour rien que tu fais de la peinture, mettre des mots là-dessus, c’est forcément périlleux… Non mais ce sont un peu des questions pièges… [Rires] Alors, avant de te lancer à fond dans les Jardins en 2012…

Albertine Trichon : Si je peux me permettre, je me sens encore un peu extérieure au thème des Jardins. Je ne suis pas encore entièrement rentrée. Contrairement aux Canaux…

L. O. S. : Tu es allée au bout du canal ?

Albertine Trichon : Non, je ne suis même pas allée au bout du canal. J’ai envie de le repeindre là, mais… Je pense avoir épuisé ce que j’avais envie de dire à un certain moment. Maintenant j’aurais d’autres choses à dire. Et je peux tout à fait m’y remettre. Mais là pour l’instant je suis captée par autre chose, mais je me sens encore un peu extérieure au thème du Jardin. C’est tellement vaste que…

L. O. S. : Mais les Grilles, ce square, c’était un déjà un jardin, et puis il s’est ensauvagé, on voit apparaître l’eau… Cette piscine récurrente est à la fois attirante et un peu inquiétante, voire très inquiétante sur certaines peintures. Et depuis quelques mois, on a l’impression que tu as passé la piscine ou la rivière et que tu es entrée dans la jungle…

Albertine Trichon : Je pense que la piscine, elle est entrée dans…

L. O. S. : Elle a infusé ?

Albertine Trichon : Exactement. Elle est partout, si tu veux.

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L. O. S. : Et moi ça me fait penser au déluge. Notamment sur des tableaux comme Les deux garçons (2016) et dans une Piscine (2016) qui a quasiment le même angle de vue, et où il y a une montagne qui apparaît, triangulaire, archétypale, en haut à gauche. À chaque fois que je la vois je pense au mont Ararat : si ça tourne mal, c’est là-bas qu’il faudra se réfugier. [Rires] Après tout, c’est là-bas qu’est censé avoir fini l’Arche de Noé. Et c’est vrai que ce recouvrement des gazons ou de la terre par des dégoulinures, cette frontière terre-eau parfois un peu floue, parfois quand on se penche sur un détail, on a l’impression que la piscine c’est le ciel… Donc en un sens, cette eau qui déborde tout, c’est le déluge. Il va peut-être falloir fuir très vite ! Et cette présence de la montagne dans le lointain est à la fois rassurante et inquiétante.

Albertine Trichon : Mais tu sais pour moi ce n’est pas une montagne, c’est un volcan.

L. O. S. : Ah, Au-dessous du volcan.

Albertine Trichon : C’est vrai qu’il n’y a partout que des choses qui peuvent faire irruption ou entrer en éruption, dans ces jardins tout calmes.

L. O. S. : Même l’eau.

Albertine Trichon : Même l’eau.

L. O. S. : Alors ça me ramène à cette question politique, même si c’est probablement une lecture très personnelle. Parce qu’à peu près au moment où tu vas commencer la série des Étés, un peu avant, en 2011, tu fais aussi des Neiges. Quand je vois ces tableaux, ça me rappelle des paysages du sud de l’Allemagne, d’Autriche, des Balkans, même des paysages en France, comme dans les Pyrénées, où la mémoire historique me met un peu mal à l’aise, parce que c’est lié pour moi aux pages les plus sombres du XXe siècle : de la Première Guerre mondiale à la Guerre d’Espagne ou au nazisme. Et j’ai le sentiment paradoxal, alors que j’aime la neige et que je me sens très à l’aise dans la neige, en regardant tes tableaux, j’ai parfois le sentiment que cette neige est menaçante. Et c’est toujours l’eau.

Albertine Trichon : C’est toujours l’eau. Il y a un très beau poème de Paul Celan dans son recueil posthume Schneepart (1971), où la neige devient rouge. Moi, je n’aime pas du tout la neige. Je déteste ça.

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L. O. S. : Donc : fétiche. En peignant la neige, tu t’en protèges ?

Albertine Trichon : Je m’en protège, euh… J’essaye de la transformer mais je sais… C’est toujours l’eau qui m’obsède, en effet…

L. O. S. : Moins au début dans les Vis-à-vis, ou dans les choses que tu as faites avant et que je n’ai pas vues ? C’est venu dans le square ?

Albertine Trichon : Non, c’est venu parce que… En fait, ça a été une libération. Quand j’ai découvert l’eau comme motif, ça a été une libération. Je commençais à étouffer dans toutes ces surfaces planes.

L. O. S. : Tu pourrais dire quand ?

Albertine Trichon : Je sais que je peignais devant l’Auditorium de la Cité de la Musique. Et tout à coup j’ai vu une fontaine, des jets d’eau. J’ai commencé à les peindre, et j’ai senti que je pouvais enfin ne plus maîtriser la situation. Ça m’a fait énormément de bien. Ce sont les premières eaux que j’ai faites.

L. O. S. : Alors que c’est un endroit qui n’est pas très beau…

Albertine Trichon : Mais il est affreux ! Mais en fait en général ce n’est pas du tout la beauté… J’ai jamais pu peindre Paris, ça ne m’intéresserait pas de peindre des endroits pittoresques. Par exemple pour moi le canal il s’arrête dans le 19e arrondissement. Dans le 10e ça ne m’intéresse déjà plus du tout. C’est très, très joli mais… De la même manière, Athènes m’a beaucoup fascinée parce qu’on peut vraiment dire que c’est une ville laide, qu’elle n’a rien pour elle, mais par contre, c’est la manière qu’ont les gens de l’habiter qui la rendait extrêmement intéressante. C’est ça qui me stimulait terriblement : le mouvement, le non-mouvement, le caché, le « qu’est-ce qu’il y a derrière ? » Alors que dans la beauté il y a quelque chose de… Ben, y a plus rien à dire. Paris ne m’intéresse que dans les périphéries, mais bon, c’est un peu banal de dire ça, c’est aussi un poncif de la peinture depuis les années 50… Cette fascination pour le périurbain…

L. O. S. : Je ne dirais pas un poncif… C’est intéressant par exemple cette fascination pour le ressurgissement de la « nature » aux frontières de la ville, ou en pleine ville. Intéressant quand on compare à ce qui se passe dans tes tableaux qui passent d’un square de Bagnolet à la jungle tropicale en l’espace de dix ans… En parlant de nature et du contraire de la nature, il y a une petite série qui apparaît en 2014 qui s’appelle les Ordinateurs…

Albertine Trichon : Oui, ça c’est un pied de nez en quelque sorte…

L. O. S. : Fétiches ?

Albertine Trichon : Oui.

L. O. S. : « Cybernétique » en grec ça veut bien dire « gouvernement » ?

Albertine Trichon : Eh oui.

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L. O. S. : Cette électronisation de la vie quotidienne, c’est une forme de gouvernement ? Et toi, avec quelques petits tableaux bien sentis où, souvent d’ailleurs, il y a la neige ou en tout cas une lumière qui fait penser à la neige ?

Albertine Trichon : Il se trouve qu’à un moment ça a coïncidé.

L. O. S. : Tu avais la neige, plus l’électronique, la totale !

Albertine Trichon : Oui, c’était affreux !… [Rires] Non, en fait, ce n’était pas affreux. J’attendais que la famille aille faire du ski. Et moi j’attendais avec une impatience folle de me retrouver là avec mes objets et de m’amuser avec. Je parle de l’ordinateur et de la montagne en face de moi complètement enneigée avec des téléfériques. Tu ne peux pas savoir comme je déteste le ski, et comme je trouve le ski ridicule ! Tu ne peux pas savoir !

L. O. S. : Même le ski de randonnée ?

Albertine Trichon : Non, le ski de randonnée ça va. Mais le ski alpin pour moi c’est vraiment l’absurdité totale…

L. O. S. : Et s’il n’y avait pas de remontées mécaniques ?

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Albertine Trichon : Ah, alors oui ! Malheureusement plus ça va, plus il y en a, et plus on met de la neige artificielle, et puis…

L. O. S. : De moins en moins de neige…

Albertine Trichon : Même l’Autriche va se retrouver à… Et toc ! Bon… Non voilà, ça a coexisté, l’électronique et la neige et ça allait bien, j’avoue que… le thème de l’écran blanc. La neige blanche et les forts contrastes.

L. O. S. : Tu as déjà mis un de tes tableaux dans la neige ?

Albertine Trichon : J’ai mis mes dessins dans la neige, mais pas mes tableaux. Ordinateurs, Neiges. Je les ai peints in situ et posés sur la neige. J’aime bien cette idée de les sortir dehors mes tableaux. De les exposer. Mais c’est une vieille idée. De Munch, hein, et même avant..

L. O. S. : Une idée éternellement renouvelable. Barceló fait ça en Afrique. Il continue de le faire au Soudan apparemment, parce qu’au Mali ça devient difficile…

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Albertine Trichon : Ah, c’est vrai, il continue au Soudan ?… J’aime beaucoup cette idée, et là les derniers trucs que je fais, je les ménage pas du tout, pareil. J’ai envie de plus en plus d’intégrer ces espèces de déchirures. D’accidents. De blessures. Justement, en ce moment – bon je ne vais pas parler d’histoire de l’art mais… on est dans une telle distance, il faut que la chose soit parfaite comme une image en fait. J’ai envie de faire le contraire. Ça m’énerve trop, ce côté lisse. Elles sont jamais lisses, les choses.

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L. O. S. : C’est drôle parce que c’est l’inverse de ce que tu disais pour les Vis-à-vis ?

Albertine Trichon : Mais parce que j’étais jeune ! et puis ce n’était pas le même lissage… Je parlais de lisser la réalité pour pouvoir l’absorber, pour trier ce que je pouvais absorber…

L. O. S. : Mais en un sens la société fait pareil ? Avec sa forme de lissage à elle. Elle trie ce qu’elle ne veut pas absorber et ce qu’elle veut absorber, et ce qu’elle veut faire absorber aussi, et c’est sûr que si tu ne te situes pas dans cette grille et que tu persistes à te poster vis-à-vis de la société, ce n’est pas toujours une position confortable. Tu peux te retrouver sous la neige. »

(…)

L. O. S. : Les quelques fois où je t’ai vue peindre – j’y reviendrai tout à l’heure si les dieux le veulent [rires] – j’ai l’impression que l’attitude, la posture est très importante, pas seulement face à la toile, mais sur la toile, parce que ce que j’ai vu c’était par terre, parfois les pieds sur la toile, parfois tu creuses ton sillon entre deux ou quatre toiles à la fois, et on a l’impression que tu danses d’une toile à l’autre, et je pense que ça à son importance dans le trait, même pour ce qu’il y a sur ton pinceau et qui passe d’une toile à l’autre…

Albertine Trichon : C’est ce qui me permet de rater. Et de rattraper. J’ai l’impression que c’est ma façon de faire. Essayer de casser l’image, casser ce que j’imaginais au début, et essayer de retrouver.

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L. O. S. : On a l’impression qu’il y a chez toi un refus esthétique. On a l’impression que tu ne veux pas respecter de codes de beauté purement formels. On a l’impression qu’à chaque fois que tu aurais la possibilité de créer une image, justement, qui correspondrait à des canons ou à des choses qu’on s’attend à voir, un peu comme des accords en musique qui vont arriver, n’importe qui, sans avoir fait de solfège, à partir du moment où il a baigné dans cette culture, se dit : « c’est ça qui va tomber » – on a l’impression que toi, justement, tu veux faire sauter ça. J’ai un ami qui m’a raconté ça sur Thelonious Monk. Dans un concert à Paris, du haut du paradis, il voyait les mains de Thelonious Monk, suspendues au-dessus du clavier, qui allaient plaquer un accord, et puis il jouait à côté.

Albertine Trichon : Oui, c’est un peu ça, avec la couleur en fait.

L. O. S. : C’est ça que tu fais maintenant, c’est sûr. Mais à l’époque de Vis-à-vis, de Grilles, tu pourrais aussi dire ça, non, ça serait cohérent ?

Albertine Trichon : Non, non, à l’époque j’avais une ligne un peu moins…

L. O. S. : C’est drôle que tu parles de ligne, parce qu’il y en a partout, des lignes, à l’époque… [Rires]

Albertine Trichon : Je n’avais pas ce projet, en tout cas.

L. O. S. : Oui mais en même temps, dans les Grilles, c’est un nom comme ça pour désigner toute une série où il n’y a pas que des grilles… Moi j’ai fini par repérer les deux grilles du jardin… C’est pas les premières peintures qui m’ont sauté aux yeux, tu vois ? C’est seulement après, quand je me suis demandé : « Mais Grilles, Grilles, c’est à cause de cette forme ? de ces enchaînements de lignes ? ou est-ce que… ? » Il y a des squares, il y a des buis en cônes, il y a un escalier. Et puis j’ai fini par trouver la grille du jardin. Il y a même un moment, et c’est très intéressant pour la suite, où les grilles se transforment en un bois. Cette peinture s’appelle « Bois », avec un reflet aquatique… C’est très mystérieux, et bien sûr, quelqu’un comme moi qui est plus à l’aise avec les mots qu’avec les peintures auxquelles si ça se trouve il ne comprend rien, il est un peu surpris de voir que sur ton site, cette série des Grilles est la seule que tu n’aies pas commentée ?…

Albertine Trichon : C’est parce que de tout mon travail c’est celui que j’aime le moins… [Rires] Il m’a l’air très évident en fait. Et il a été immédiatement le plus, on va dire, commercial.

L. O. S. : Commercialisé en tout cas.

Albertine Trichon : Et je trouve que c’est louche.

L. O. S. : Tu peux expliquer ça ? C’est-à-dire que si ça marche trop bien, si les gens achètent trop, c’est qu’il y a un problème ?

Albertine Trichon : Je ne voudrais pas être aussi caricaturale mais… [O. S. rit] Ou c’est trop bon, ou… C’est clairement pas trop bon. C’est un peu facile…

L. O. S. : Mais au fond, c’est autre chose qui… Non ?… Moi, je vais te dire ce que j’ai ressenti en regardant cette série attentivement, parce que c’est vrai que c’est pas la première chose qui m’avait attiré dans ta peinture. En fait, j’ai cru comprendre tout de suite quelque chose – et je pense que par la suite ça s’est vérifié – c’est que… En fait ça m’a fait penser à cette discussion qu’on a eu un jour sur les protéodies, tu vois ? J’ai eu l’impression que, dans la lignée des Vis-à-vis où tu avais cherché à trouver la géométrie profonde de certains lieux, ou de certains murs, enfin tu disais que c’était des murs même si c’est des façades, parce que c’est quand même quelque chose qui sépare ou en tout cas qui est opaque. Et dans les Grilles en un sens tu passes à travers les murs, tu casses le vis-à-vis…

Albertine Trichon : Mais elles deviennent murs quelquefois les Grilles…

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L. O. S. : Exactement, en fait on a une impression profonde de séparation. On voit à travers mais… J’en ai repéré deux, des grilles, on voit des passants – il y en a une qui s’appelle « Passants » – et on a l’impression que c’est des gens complètement inaccessibles. Et même… on a l’impression que c’est des gens sur un tapis roulant. C’est des gens, ils vont leur chemin, ils ne regardent même pas ce qui se passe de l’autre côté de la grille, et nous on les voit depuis l’autre côté, et on a cette impression de solitude en pleine foule, et en même temps il y a une certaine beauté à voir ce défilement… J’ai cru sentir tout de suite que tu avais voulu créer comme une sorte d’impression rétinienne. Un petit peu ce même chatoiement en apparence illisible qu’on a quand on ferme la paupière en plein soleil, sauf que là ces lignes ne sont pas recourbées, mais rectilignes. Et même si on ressent évidemment tout de suite très fort la linéarité de cette série, on voit aussi émerger peu à peu d’autres formes, on voit émerger des cônes, des structures plus ou moins phalliques, des perspectives ou des volumes plus arrondis, et puis il y a le jeu sur les supports. Il y a des huiles ou acryliques sur toile, de l’encre, du feutre sur papier. Il y a un très beau feutre sur papier que je n’avais pas remarqué au début parce que, dans tout cette couleur, tout à coup il y a un noir et blanc et, quand on prend le temps de le regarder, on s’aperçoit qu’il y a une atmosphère aussi forte que dans le reste de la série alors que j’ai l’impression que dans ce feutre, il n’y a que cinq ou six sortes de traits différents. Est-ce que ça veut dire que pour toi, cette réalité que tu vivais ou que tu abordais dans ce square, dans ces jardins déjà – c’est une forme de jardin – cette réalité n’était supportable qu’une fois décodée, ou recodée ?

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Albertine Trichon : C’est une manière d’analyse… C’est une période où je travaillais beaucoup à l’extérieur, beaucoup de dessins sur le motif… Et revenue à l’atelier c’était un tout autre travail… Pourquoi j’analysais ? Pourquoi je décode, je code ? [Rires]

L. O. S. : Tu décodes et tu codes en même temps ?

Albertine Trichon : Je décode quand je dessine sur le motif et je recode quand je peins à l’atelier. Parce que… Il me semblait que… C’était trop simple…

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L. O. S. : C’était quel jardin ?

Albertine Trichon : C’était un jardin Porte de Bagnolet, pas remarquable du tout, un de ces jardins parisiens, 1900…. Et justement c’était sa banalité qui me touchait à ce moment là, qui m’intéressait énormément…Si j’étais allée à Versailles, je n’aurai pas été émue (dans le sens mise en mouvement): ça ne m’a jamais inspirée par exemple, j’ai essayé, mais en fait le seul qui m’inspirait c’était cette espèce de…

L. O. S. : Pourtant, dans les Grilles, il y a deux ou trois peintures où on a une impression d’espace et des effets de lumière qui sont incompatibles avec l’idée que je me fais des squares du 20earrondissement… [Rires]

Albertine Trichon : Lesquels ?

L. O. S. : Bagnolet ou n’importe quel square…

Albertine Trichon : Tu parles de quel tableau ?

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L. O. S. : Square 6. 2006. C’est immense.

Albertine Trichon : J’étais très influencée par la musique, je crois… Il y a une grande part d’imagination… La musique répétitive.

L. O. S. : Tu recodes et ça donne ça. C’est génial parce qu’on part d’un square  à Bagnolet et… [Rires]

Albertine Trichon : Mais justement ! Plus le… C’était cet espèce de ready-made en fait, l’objet « square », sur lequel je brodais. J’aimais bien parce que je le peignais comme une nature morte, c’était un endroit fini, une espèce de truc complètement fermé posé devant moi.

L. O. S. : Attends, le ready-made c’était le square ?

Albertine Trichon : Non, je retire « ready-made » parce que ça nous renvoie à des choses trop complexes sans doute mais… Oui, ce qui m’intéressait c’était sa nulli… sa bana… son côté « zéro » on va dire…

L. O. S. : Non, moi je trouve que c’est intéressant que tu parles de ready-made, parce qu’on a l’impression à t’entendre que l’essentiel de l’aménagement urbain peut être pris comme une sorte de ready-made. Il a une valeur d’exposition. Comme si on nous disait : « C’est un abribus, certes, mais c’est aussi un abribus. » [Rires]

Albertine Trichon : Là en l’occurrence ces squares qui étaient absolument traversés et pas du tout vivants on avait l’impression qu’ils étaient… Ils sont posés comme ça, là… Et c’est ce sentiment, là… Et je brodais autour. Et il y avait vraiment cette idée de broder de tisser parce que… En fait je m’amusais beaucoup. Comme on ferait des tapis, quoi… Y avait un plaisir un peu primaire aussi…

L. O. S. : Un petit peu Pénélope ?

Albertine Trichon : Voilà. D’ailleurs, cette idée d’attente… C’est quelque chose qui m’a souvent… L’attente. Et aujourd’hui il n’y a plus cette attente.

L. O. S. : C’est drôle qu’on passe de quelque chose d’aussi géométrique à quelque chose d’un peu mythologique. Parce qu’on a l’impression dans la série des Grilles que, peu à peu, à force d’habiter ce square inhabitable, on arrive dans une forme de labyrinthe. On arrive à reconnaître le côté labyrinthique de cet espace, qui n’a pas été créé pour ça probablement à la base, même si en un sens la façon dont l’espace est organisé dans la ville est, comme disent Debord & compagnie, une forme de séparation permanente. On canalise des flux. On crée des lieux inhabitables. Pour que les gens ne stationnent pas, ne restent pas. Et du coup paradoxalement, un square, un endroit où les gens se posent quand même parfois, est souvent un endroit où on n’a pas envie de rester. Et toi tu t’installes là, c’est ça hein ? Et là il y a ce tableau qui m’a vraiment marqué et que je n’ai vu qu’hier, c’est celui que tu as appelé « Bois ». Justement à cause de ce reflet aquatique au sol. Et moi j’ai sûrement une vision un peu myope du tableau, par la force des choses, mais on a l’impression que, dans la perspective, l’eau continue…

Albertine Trichon : À la base ce n’était pas de l’eau…

L. O. S. : Voilà, c’est ce que je me suis dit… Est-ce que c’est de l’eau, pas de l’eau ? Et plus on regarde au loin, plus on à l’impression d’avoir affaire à une sorte – alors que ça pourrait être un effet d’onde à la surface d’un étang – on a l’impression que plus on regarde au loin, plus ça ressemble à des marches d’escaliers ou à des sortes de sentiers qui se perdent au loin. Et il y a un effet saisissant. C’est qu’avec ces troncs verticaux, on a l’impression d’avoir affaire à autant de chemins différents dans un labyrinthe. Que ces troncs sont des parois et que derrière ces parois, entre ces parois, les lois de l’espace-temps ne sont plus les mêmes et que ces chemins finalement coexistent, se superposent, que chaque chemin est séparé des autres, mais qu’il y a partout des intersections. C’est fait exprès, ou c’est venu comme ça ? [Rires]

Albertine Trichon :  Tu veux que je te dise, par rapport aux murs…

L. O. S. : C’est complètement absurde, si ça se trouve, ma lecture…

Albertine Trichon :  Non mais il y a forcément cette idée de chemin, de percée en fait, dans mes tableaux. Il y a toujours l’idée de… On pénètre ou on ne pénètre pas. Au début j’ai peint des murs. Après du coup je les ai percés. En fait c’est que ça. Et plus ça va, plus ils deviennent liquides. Et maintenant ils sont complètement… Mais je conserve toujours cette image de… C’est finalement toujours des murs et cette verticalité, elle est toujours là parce que souvent, je garde les dégoulinures qui sont quand même là pour structurer, d’une part, mais aussi pour couper, cacher…

L. O. S. : À partir de quand ?

Albertine Trichon : Canaux.

L. O. S. : Quand les lignes géométriques commencent à s’estomper, à se troubler un peu.

Albertine Trichon : L’eau m’a beaucoup aidée, mais qui est un mur aussi.

L. O. S. : Des Grilles aux Étés et aux Jardins, j’ai l’impression qu’on passe de la musique dodécaphonique à autre chose… [Rires] Il y a un peu ce côté-là, non ? Il n’y a plus de gamme, et c’est comme ça qu’on découvre les vraies gammes. Il y a plusieurs monochromes ou quasi-monochromes dans ta série de Grilles. On a l’impression, comme tu le diras d’ailleurs plus tard sur tes Jardins, que tu es en train de triturer la matière jusqu’à l’anéantir, ou de la faire rayonner quitte à la détruire. Et il y a vraiment une transition entre ces Grilles et ces Étés…

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Albertine Trichon : Non, non, la transition, c’est vers les Canaux…

L. O. S. : Oui mais tu fais d’une série à l’autre ce que tu fais dans ce tableau : « Bois ». Tu dis parfois que tu as besoin d’épuiser une série pour passer à une autre, mais je trouve que ces séries coexistent, non ? Il y a des interruptions, mais c’est comme si tu étais un écrivain et que tu avais plusieurs romans sur le feu, et tu y reviens de temps en temps en te disant : « Tiens, ça, ça va continuer comme ça. » Donc au début ça m’a fait ça, je me suis dit : « La suite des Grilles, c’est les Étés. » Il y a deux petites gouaches sur papier de 2008 qui s’appellent Été et Personnage.  Et en fait, non. Parce qu’à partir de 2009, c’est surtout la série des Canaux. Tu écris que c’est venu lors d’un déménagement, que c’est le chemin que tu prends tous les jours pour te rendre à l’atelier. Et il y a quelque chose de très drôle, c’est que tu écris que c’est un paysage « mi-industriel, mi-résidentiel »…

Albertine Trichon : À l’époque, hein ! ça a beaucoup changé…

L. O. S. : Et il y aurait une posture facile qui serait de dire que tout ça c’est très vain. Alors qu’il y a la BNP Paribas, les joggers, les mamans qui n’en peuvent plus ou qui auraient peut-être envie de jogger tranquillement sans leur landau… [Rires] Et ça serait facile de tout faire péter en disant, presque à la Otto Dix…

Albertine Trichon : Oui…

L. O. S. : Mais non, toi tu dis, « ce que je veux faire, c’est magnifier la beauté de ces espaces ».

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Albertine Trichon : D’accord, tu trouves ça un peu naïf…

L. O. S. : Non !

Albertine Trichon : J’ai trouvé ça très, très beau, en fait. À l’époque où je me suis installée, il y avait une usine juste en face de chez moi et elle était… Je l’ai vue… Il y avait des micro-événements si tu veux… On l’a dépecée, cette usine, devant moi, et tous les jours… Ce qui m’intéressait, c’était la régularité de mes passages là-bas et de voir tous les jours un paysage se transformer, se décomposer. Et je trouvais cette vie très belle, d’observer, d’être en recul par rapport à ça… Et je ne juge pas. Mais je trouvais ça profondément beau et j’étais émue… Pourquoi tu es étonné ?

L. O. S. : C’est tout sauf naïf, la série des Canaux. Il y a une part d’enfantin dans ce que tu fais. Mais qui est volontaire. Je t’ai vue faire. Je t’ai vue prendre tes toiles et faire dégouliner tout ce qui pouvait dégouliner pour ruiner toute prétention banalement esthétique. Donc je sais qu’il y a une part de… de faire exprès de faire simple. Les Canaux, il y a une grande ambivalence. C’est extrêmement angoissant d’un point de vue spatial. Du point de vue des couleurs aussi. Il y a un côté, tu le dis toi-même, polar ou roman policier, et en même temps, une fois qu’on est rentré dedans on se dit : « Ah, mais en fait c’est chaud », c’est plutôt des couleurs chaudes, même s’il y a des verts un peu étranges, c’est une sorte de crépuscule dans lequel on vit assez bien, non ?

(…)

canal13


		

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