Textes

Le temps de densification des choses

caserne

Albertine Trichon

ou le temps de densification des choses

par Anne Malherbe

Ce que possède le peintre et qui le différencie des autres, c’est sa faculté à s’approprier les choses en les coulant dans la matière picturale. Peut-être est-ce une vérité qu’on a fini par oublier, lorsque la succession des avant-gardes nous a laissé croire que le but de la peinture était d’introduire du nouveau et que celle-ci ne pouvait survivre qu’en se réinventant en permanence. C’est pourtant sa fonction première et inaliénable. L’enfant qui dessine interprète le monde et se familiarise avec lui. Le peintre rapproche de lui l’objet de son désir.

Prendre la vie dans ses filets, telle est l’intention clairement avouée d’Albertine Trichon, dont la peinture épuise, au fil des années, quelques sujets empruntés à la vie quotidienne (« canaux », « ordinateurs », « grilles », « été », etc.) : ce sera le chemin qu’elle emprunte chaque jour pour se rendre à l’atelier, ou les appareils électroniques posés sur un coin de table, ou encore la plage, aperçue du point de vue de l’artiste assise sur sa serviette et dont l’extrémité du pied s’inclut dans la composition. L’artiste pioche ses sujets au hasard de la vie, dans ce que celle-ci a de moins héroïque, de commun, voire d’ennuyeux.

Le dénuement du sujet est un phénomène rare dans la peinture actuelle, qui affectionne plutôt les thèmes complexes et énigmatiques. En cela, l’artiste est fidèle à la leçon de l’un de ses maîtres, Gérard Traquandi, dont elle revendique la filiation.

Dans un entretien récent, celui-ci affirmait : « Je continue de faire ce que le peintre a toujours fait, à savoir transférer du perçu sur une toile, avec des couleurs ». La simplicité des sujets choisis par Albertine Trichon est précisément la source de leur vitalité : elle laisse le réel affluer à elle, elle l’accroche dans sa matière vibrante, elle le replace dans un mouvement qui est celui des couleurs et d’une touche à chaque fois légèrement différente. Les contraintes que l’artiste s’impose (comme l’emploi d’une seule teinte) en éprouvent la vitalité.

Le trajet qui longe le canal acquiert, au fil des peintures, des qualités tactiles et lumineuses insoupçonnées, qui ne relèvent jamais de la description mais de la décantation des sensations perçues, d’une sublimation propre à la sensibilité de l’artiste. « La poésie, c’est le lien entre moi et le réel absent », écrivait Pierre Reverdy.

Chaque série prend place sur plusieurs années, chaque œuvre s’installe dans une durée de réalisation qui peut être longue. Les angles de vue s’accumulent, les nuances colorées se succèdent (elles ne parlent d’ailleurs ni du jour ni de la nuit mais traduisent l’attention flottante de l’artiste) : c’est le temps de la densification, celui où la vision prend peu à peu, où le lien se crée et où le réel apparaît finalement dans son étrange familiarité. Alors le sujet se tarit de lui-même. Restent ces vues qui nous invitent à nous frotter à la présence clignotante du monde sensible.

A. M.

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