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Portrait d’une guerrière par Andreas Guest

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Au début du XXe siècle, en pleine Première Guerre mondiale, un certain Arthur Cravan, neveu d’Oscar Wilde, écrivain génial, boxeur généreux, dandy aventurier, « déserteur de 17 nations », qui disparaîtrait quelques années plus tard en traversant le golfe du Mexique en kayak (probablement emporté par un cyclone, mais rien n’est sûr…), résumait son dégoût pour le milieu artistique de son époque par une formule restée dans les mémoires : « Salut les artistes ! (Et tant pis si j’me trompe.) »

Cent ans et deux ou trois Guerres mondiales plus tard, l’Europe n’a jamais autant méprisé ses bons artistes, et il n’y en a jamais eu autant de mauvais. Pour la plupart célèbres.

« Artiste », le mot était déjà abîmé en 1914. Aujourd’hui, c’est du vent. Comme le mot « peintre », comme le mot « musicien », comme le mot « écrivain », etc.

Albertine Trichon n’est pas « une peintre ».

C’est une guerrière.

A tous les sens du terme…

Cinq ans de karaté en mode sérieux, malgré toutes ses modestes dénégations. Un punch qui peut faire mal au nez. Je me suis laissé dire qu’un jour deux malotrus ont tenté de lui arracher son smartphone dans la rue et qu’après les avoir mis en déroute, elle les a poursuivis sur quelques dizaines de mètres histoire de bien mettre les points sur les I…

Elle m’a tout de même laissé la regarder peindre quelques tableaux, il y a près d’un an, alors que je préparais un texte pour son exposition à la galerie Duchosal.

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Je sais qu’il est presque impossible d’écrire quelque chose de bon en présence de quelqu’un. Il est probablement aussi difficile de se plonger dans un vrai travail de peinture sous le regard d’un autre. Mais elle m’avait laissé regarder ce qu’elle faisait. Je m’étais fait oublier dans un coin. J’aimais ses tableaux, passionnément, mais je voulais voir d’où ils venaient.

Et maintenant, je voyais.
Ces tableaux jaillissaient d’une danse guerrière, ils émergeaient d’une rizière.
Les gestes d’Albertine étaient aussi précis, aussi sûrs et aussi imprévisibles, tour à tour aussi lents, aussi rapides qu’un kata de karaté. Et ils étaient aussi décidés, aussi chargés d’une connaissance ancienne nécessaire à la vie que les gestes d’une fille des rizières.

Parfois, certains gestes d’abord hésitants et presque suspendus s’achevaient dans un éclair de résolution pure, comme s’ils avaient été guidés par les lois de la matière. Je retrouvais dans cette gestuelle, dans cette solitude absolue au milieu de ses toiles, dans cette rigueur et cette improvisation à la fois, la manière de ceux que je considère comme des vrais « artistes » : des éclaireurs insaisissables, des passeurs avertis, de mystérieux guérisseurs.

 

Chaque fois que je rencontre Albertine hors de son atelier, nous parlons un peu ou beaucoup, il m’arrive de rire de ses redoutables plaisanteries sur l’état du monde en général et de « l’art » en particulier, et sa conversation me donne une extraordinaire impression de fraîcheur, de netteté, de richesse et de joie.

Peu avant l’exposition de ses « Jardins » au printemps 2017, un jour que je l’avais emmenée voir l’arboretum où se repose le personnage principal d’ « Aion », Albertine s’est soudain élancée vers un immense cèdre, l’un des plus grands arbres du pays, que je n’avais, depuis douze ans que je connaissais l’endroit, jamais osé escalader. En quelques instants, elle était là-haut, comme chez elle, sous les yeux ébahis des habitués du parc qui, comme moi, ne s’étaient encore jamais risqués à CONTREVENIR AU REGLEMENT.

Car en effet, tout le monde sauf Albertine Trichon semble savoir que :
« Il est défendu de monter dans les arbres. »

 

Albertine Trichon fait partie des artistes corps et âme qui savent, comme écrivait Kafka, qu’ « à partir d’un certain point il n’y a plus de retour en arrière possible. C’est ce point qu’il s’agit d’atteindre. » Alors elle peut bien peindre des murs, des grilles, des canaux, des piscines, des mers, des volcans ou des jungles : chaque fois, comme une acrobate dont les gestes laisseraient une trace indélébile dans l’espace, je la vois passer « de l’autre côté ».

IMG_20170326_105631Sambatyon, 2017, détail (collection privée)